Cambodge, province du Ratanakiri
Nous voilà à Phnom Penh depuis quelques jours et le moment est venu de reprendre la route, quitter le confort d'une ville développée et partir vers le nord pour rejoindre le Laos. Mais avant de quitter le Cambodge, nous voulons nous rendre dans le Ratanakiri réputé pour son environnement plus sauvage.
Le masque sur le visage de l'assistant du bus annonce la couleur, on va manger de la poussière. Nous voilà donc en piste pour la province des pistes en terres battues !
Le trajet qui nous sépare de Ban Lung, la capitale provinciale renoue avec la tradition des voyages en bus que nous connaissons si bien. Le confort est plutôt honnête. En s'imposant et en arrivant dans les premiers, on parvient à être assis et rester un par siège.
Ce voyage est l'occasion d'expérimenter de nouvelles situations. Les araignées grillées font fureur dans l'un des marchés de bord de route. Dans une station service, un écran plat dernière génération est branché sur la chaîne satellitaire National Géographic (Natgeo), ce qui n'est pas pour nous déplaire. Ces images sont riches en opposition entre conservation et esprit environnemental et résume à elles seules la situation de ce pays face à l'ouverture économique, le progrès matériel et l'impact sur la biodiversité.

Les paysages traversés sont navrants de monotonie et la déforestation systématique de tous les côtés ne présage rien de bon.
A Ban Lung, nous visitons les sites touristiques le premier jour. C'est un dimanche, jour de fête, l'animation bat son plein.
Les trois cascades (Ka Tieng ci-dessus) et un lac (Yak Loum) où l'eau est réputée transparente font de ces endroits des oasis et des endroits prisés par les familles pour des picnics dominicaux !
Le vert tendre des bambous près du lac est immanquable !
C’est là que nous réalisons que nous sommes partis depuis un an pour cette formidable aventure !
Les jeunes gens sont ici comme partout dans le monde, soucieux de leur "look",. Ils sont tous équipés de téléphones portables et souriants.
En revanche la conscience environnementale n'est le point sensible d'aucune génération et les festivités dominicales s'accompagnent de détritus plastiques de partout bien que nous soyons dans une zone dite protégée. C'est rageant !
Un coucher de soleil sur les plaines du Ratanakiri et demain commencent les choses sérieuses !
La région du Ratanakiri comprend une douzaine de groupes communautaires différents appelés globalement les Khmers Loeu ("Khmers d'en haut" car il s'agit de populations montagnardes).
Nous voilà donc assis à l'arrière de 2 mobylettes pour plus de 100 kilomètres de pistes qui doivent nous conduire jusqu’au village de Malu. C'est en faisant connaissance avec Steven (nom pour occidentaux) qui parle très bien l'anglais et qui propose ses services comme guide que nous tentons l'aventure. Seuls nous n'aurions jamais trouvé notre route, car après la piste, ce sont les petits sentiers de terres que nous franchirons en moto. Nicholas, un routard Anglo-Arménien qui traverse l'Asie du Sud Est en moto (une mob acheté au Vietnam) profite du guidage pour nous suivre.
L'air est lourd, chargé de nuage de poussière de latérite. Il brûle les yeux et la gorge. A la saison des pluies, ces pistes deviennent impraticables !
Les villages se succèdent et nous nous enfonçons progressivement au cœur de la civilisation rurale du Ratanakiri (rotna : pierres précieuses et giri : montagne).
La vie est simple et nous sommes surpris comme partout au Cambodge par le nombre d'enfants vaquant à diverses activités et tâches parfois laborieuses.
Nous sommes témoins de la précarité de ces communautés éloignées. L'histoire tragique du Cambodge, la pauvreté, l'absence de considération du régime pour les intégrer dans les plans de développement du pays, le manque d'éducation, les isolent et les enferment sur elles mêmes. On les sent dures au labeur, dures à la souffrance et sans état d'âme pour leur propre dignité, peut-être par manque d'espoir !
Un homme atteint de trouble psychique (violent lorsqu'il est en liberté), est emprisonné comme un animal de foire dans un cachot sous une maison, dans un clapet à lapin ne lui permettant même pas de se ternir debout. Combien de souffrance faut-il avoir supporté pour accepter cette vision au quotidien et la trouver normale ?
A Bokéo, nous nous arrêtons un instant pour voir les mines des communautés chercheuses de pierres précieuses. Un grand nombre de travailleurs viennent du Vietnam. Il s'agit de trous minuscules où des hommes et des femmes grattent les fonds à la recherche d'une pépite.
Nous écoutons certaines histoires de ceux qui y ont fait fortune mais qui n'ayant pas eu l'idée d'investir leur pécule dans une activité leur procurant une rente, ont tout consommé en deux années de farniente et grattent à nouveau la terre !
noix de cajou
L'économie locale est principalement agricole et est à l'image de la propriété foncière, à deux vitesses.
D'un côté, les indigènes qui sont acculés dans les territoires reculés. Ils pratiquent une agriculture vivrière sur brûlis. Cette culture est itinérante car les parcelles défrichées ne sont exploitables que quelques années, ensuite, le sol s'appauvrit et il est laissé en jachère ou purement et simplement abandonné. Cette pratique ancestrale a des impacts croissants sur l'environnement et la biodiversité du fait aussi de la pression démographique croissante (intensification du défrichement) : Parcellisation des espaces boisées, destructions des habitats naturels, mort de nombreuses espèces par le feu, glissement de terrain lors de la période des pluies et mauvaise pénétration et filtrage de l'eau dans le sol entrainant l'assèchement des nappes phréatiques...
De plus en plus de familles se tournent vers une agriculture de rente, noix de cajou, tabac, arachides. Elles pénètrent de plein fouet dans l'économie de marché, celui de l'export, de la monoculture, du recours aux pesticides, des aléas des cours, des intermédiaires et accroissent leur dépendance. Souvent mal préparées, mal soutenues et sans les capitaux et l'organisation nécessaire qui garantiraient la soutenabilité dans ce modèle de développement, leurs situations restent fragiles.
D'un autre côté, l'agriculture à grande échelle (hévéas, maïs, palmiers) est aux mains des plus puissants, cambodgiens où vietnamiens. Soutenue par un système corrompu, l'armée notamment gère les terrains, les injustices, les expropriations sont courantes afin de préserver les intérêts des plus puissants via l'exploitation des meilleures terres.
La culture de l'hévéa pour la récolte du caoutchouc date de l'époque coloniale où la région était rattachée à l'Indochine française (1893). L'intensification de cette culture notamment a eu lieu dans les années 1950 et 1960 avec la "khmérisation " de cette région du nord est du Cambodge. Entrainant les premiers exodes ruraux, les communautés forcées de travailler dans ces grandes plantations implantées dans les plaines.
Déforestation pour la culture sur brûlis
Par un joyeux hasard, nous rencontrons André Jean dans le village d'Andong Meas. Surpris comme nous de rencontrer des francophones dans un endroit aussi éloigné. Nous faisons connaissance autour d'une tasse de thé et l'interrogeons sur les raisons de s'être installé aussi loin de la France ?
André Jean est un cadre à la retraite qui a toujours été intéressé et investi pour le développement de son pays d'origine. A Cergy Pontoise (Val d'Oise), il est le président de l'école Khmer. Il nous raconte qu'il a pensé avec la retraite, lever un peu le pied sur la partie associative qui lui prenait une grande partie de son temps. Mais en venant dans la région et face à l'urgence de la situation, il ne pouvait pas rester sans rien faire. Il a acheté un terrain dans cette zone reculée et a commencé à faire de l'agriculture biologique. Il est effaré par la quantité astronomique de pesticides et d'engrais utilisés. Il souhaite par le biais de ses rendements nettement meilleurs que ceux obtenus avec l'agriculture chimique aux alentours donner une alternative et un exemple à suivre.
Cette prise de conscience de la situation dramatique sur la santé des populations, il l'a constatée en faisant venir une équipe bénévole de plusieurs médecins français pour des consultations dans les dispensaires de brousse. Leur verdict est sans appel, des cas de cécité, de défaillances et troubles physiques ont été constatés du fait probablement d'une exposition trop importante à des produits dangereux notamment lorsqu'ils sont mal manipulés et utilisés. La consommation de tabac très jeune est également un problème très préoccupant.
André Jean ne va donc pas en rester là. Il partage son temps entre la France et le Ratanakiri et il réfléchit aux actions qu'il pourrait réaliser rapidement pour améliorer la situation. Nous avons pris date en France pour voir quel type de projet nous pourrions réaliser ensemble.
Après cette rapide pause, nous voilà repartis pour un grand moment d'aventure et de rigolade. Pour rejoindre Malu, il faut traverser une rivière assez large nous obligeant à mettre les motos sur une barge barque qui prenait l'eau de partout.
Et puis nous avons participé aux cessions de désensablage, poussage dans la poussière et la chaleur (une activité qui aurait beaucoup plu à notre ami Vincent et les situations périlleuses du salar d'Atacama) !

Steven a un petit quelque chose de James Dean, version cambodgienne, non ?
Nous arrivons enfin à Malu. Nous tombons un peu comme un cheveu sur la soupe, que viennent faire 3 occidentaux par ici ? L'on observe l'architecture tout en long des maisons, où les familles ajoutent un tronçon supplémentaire pour accueillir les nouveaux mariés de la famille. Nous n'osons pas sortir nos appareils pour ne pas paraitre voyeurs ni faire un safari photo que l'on déteste littéralement. Difficile de s'intégrer avec la barrière de la langue. L'on demande alors par l'intermédiaire de Steven si nous peuvons goûter l'alcool de riz ?
Très naturellement on nous convie à rejoindre une réunion entre deux familles qui discutent mariage des enfants.
Une fois encore, nous ne souhaitons pas déranger, nous nous s'installons dans le fond, surtout que les discussions menées entre les plus anciens semblent âpres. Difficile de connaitre à ce stade le sort du potentiel marié. Les regards convergent vers nous, plein d'interrogations et de curiosité !
Et puis progressivement le climat semble moins lourd. Les négociations ont du trouver un dénouement heureux. Les regards échangés sont emprunts de jovialité. La situation est tout simplement belle et l'échange fonctionne. Nous prenons quelques photographies après leur avoir demandé si cela ne les dérangeait pas. Au contraire, ils semblent ravis et la magie de l'image et du regard opère !
L'échange de nourriture et surtout l'absorption d'alcool de riz (5 différents on les a tous testés) au travers de ces grandes tiges ont aidé à instaurer de bonnes ondes et à la réalisation de quelques portraits qui se passent de commentaires. Ces quatre murs de planches et le toit en paille sont devenus un théâtre magnifique d'échanges entre plusieurs générations et cultures différentes.
Malheureusement nous ne pouvons pas rester plus longtemps. Il est déjà très tard et le chemin du retour s'annonce long et difficile.
Nous arrivons tout juste à temps pour prendre l'une des dernières barques. La nuit est en train de tomber et la température aussi.
Nous arriverons à Ban Lung tard, fatigués et frigorifiés mais remplis de la satisfaction d'échanges improbables qui font de belles expériences !
Le repos est de courte durée car le lendemain nous partons tôt pour un trek de 2 jours dans la forêt histoire d'approfondir notre idée sur la biodiversité locale.
Nous retrouvons notre guide et le porteur guide local près d'une piste poussiéreuse, pour changer !
Et nous voilà partis, portant le strict minimum, c'est à dire de l'eau potable, laissant le matériel de cuisine et de camp à nos deux guides et leurs sacs à dos fait maison : en osier et un sac à riz négligemment accroché sur les épaules au moyen d'un foulard.
Nous suivons cette fine équipe qui marche en "claquettes" dans la forêt, un téléphone portable à la main !
Le constat est sans appel encore une fois. Le défrichage pour la culture du riz taille des clairières un peu partout dans la forêt.
De nombreux grands arbres sont abattus notamment pour le bois de construction. Au mieux les troncs sont débités et taillés en planches sur place. Preuve que leur abattage est au moins utile. Mais on ne compte pas le nombre d'arbres centenaires à terre et laissés là. Soit ils ont été débités sur quelques mètres soit ils ont été jugés après coup, inutilisables.

Il y a un sentiment de gâchis terrible. La forêt ne peut pas se reconstruire d'autant de surexploitation. Un exemple nous a même choqué, certains troncs à terre ont de grosses entailles jusqu'à leur centre. Il s'agirait d'une technique pour attirer certains types de lézards friands de cette nourriture et abris pour ensuite le chasser et les manger.
Tuer des arbres entiers pour attirer des lézards et s'en nourrir, l'histoire nous semble énorme mais probablement vraie. On ne connait pas l'apport en protéines pour ces communautés. On constate qu'ils ont de quoi se nourrir toute l'année mais en quelle quantité ? Des 2 jours passés en forêt nous ne croiserons aucun gros gibier, ni de près, ni de loin !
Ici, pour l'homme comme pour la nature, la pause est de courte durée !
Tout est source d'alimentation, les graines de sésame, le bambou, un nid de fourmis les œufs de lézard. En effet, à notre grande surprise, au milieu de nulle part, notre guide se met à gratter le sol et sort d'un trou de 15 cm de profondeur, 8 œufs de lézard. Hallucinés par la probabilité de tomber sur pareille découverte du premier coup et sans indice apparent, il nous dira simplement qu'il connaissait le coin !
L'eau est indispensable à la survie de chacun, notamment pendant la période sèche. La pression sur l’environnement dans son ensemble est trop forte et ne laisse pas le temps nécessaire à la régénération des équilibres naturels. Pourtant, les habitudes ancestrales se perpétuent par manque d’alternative. Les premiers à en pâtir sont ces communautés locales, bénéficiaires directs et dépendantes des ressources naturelles, détracteurs à leur échelle de la nature et victimes des effets néfastes cumulés sur les écosystèmes notamment la forêt !
Source de loisir elle est aussi utilisée pour laver les vêtements !
Elle est surtout indispensable pour la cuisine. Laver les aliments et faire cuire le riz, aliment incontournable en Asie.
Et là nous découvrons une technique de pêche aussi improbable que franchement pas soutenable. Après la pêche à la dynamite (encore trop répandue dans le monde), la pêche à l'empoisonnement naturel certes, mais empoisonnement tout de même.
Nos bras nous en tombent, nous n'avions jamais vu pareille technique. Il suffit de mettre en amont des troncs et des écorces d'un arbre appelé RONGE qui libère des toxines qui tuent (par asphyxie semble t-il) tous les poissons, reptiles et batraciens en aval dans les 30 minutes qui suivent. Il suffit ensuite d'aller ramasser les corps qui remontent à la surface.
Lorsque nous arrivons près du cours d’eau nos prédécesseurs avaient laissé des troncs et des écorces dans l’eau. Notre guide a rapporté ces quelques poissons. Nous l’avons interrogé sur la perspective durable de détruire la vie aquatique sur les 30 mètres de cours d’eau qui suivent. Il nous a simplement répondu qu’il n’y avait pas de problème pour les hommes et que les poissons reviendront un jour !
écorces de RONGE
Reste de la pêche par empoisonnement
Grillade immédiate

Tout se mange, une grenouille, un crabe d'eau douce, un petit tour au feu et le repas est servi. Il faut être parfaitement honnête, au premier déjeuner, lorsque nous avons vu l'eau stagnante prélevée pour la cuisson du riz, on s'est rabattu sur le paquet de gâteaux. Nous pensions que nous traverserions peut-être un village avec du ravitaillement possible. Malheureusement, nous étions bien éloignés et plutôt affamés au soir tombé, nous avons goûté avec parcimonie.
La cuisine dans un morceau de bambou était même très bonne. Nous avons fait bien attention que les légumes soient bien propres et n'avons pas hésité à utiliser un peu d'eau potable conservée jalousement et utiliser du micro pure. Pas question de tomber malade.
La nuit dans le hamac fut longue, fraîche (l'humidité et l'altitude font baisser les températures de façon drastique) et peuplée de bruits étranges.
Et nous voilà repartis pour une journée de marche dans les herbes, les clairières et les forêts. Il s'agit d'une promenade sportive mais assez décevante en terme d'observations. Pas ou très peu d'oiseaux, pas de mammifères et seulement quelques insectes. Les grands arbres sont de plus en plus rares aussi !
Le retour à la piste marque la fin de notre trek dans une toute petite partie du Ratanakiri. Espérons qu'ailleurs, à l'intérieur du parc de Virachey la conservation soit meilleure.
Ce retour à cette piste de poussière marque aussi la fin de notre séjour au Cambodge, demain nous partirons pour le Laos.
Nous laissons notre guide marcher devant en espérant que lui et les siens pourront encore longtemps marcher de l'avant vers un développement équitable, un projet juste et durable !
Actions Biodiversité, Cambodge, province du Ratanakiri du 3 au 7 février 2011