Derawan et Kakaban

De Tarakan au nord-est de Kalimantan, nous voilà partis pour l'île de Derawan qui se trouve à 3 heures de bateau à moteur. Nous choisissons l'option économique et bucolique qui nous permet de visiter davantage la côte puisqu'il s'agit de faire 5 heures de route en 3 liaisons et véhicules différents puis 40 minutes de bateau.

Heureusement que nous avons rencontré Walid à Tarakan pour qu'il nous aide à organiser ce voyage ainsi que Serge par téléphone, un français qui vit en partie à Derawan.


La journée passe au rythme de l'attente, du thé, des pauses cigarettes et du rythme local. Nous réalisons des rencontres amusantes avec des habitants peu habitués à croiser des européens. En Indonésie, l'étranger s'appelle "boulé" une désignation que les enfants aiment crier lorsqu'ils nous croisent ce qui pour nous ne sonne pas positivement !

Le voyage mérite le déplacement ! Les pieds à peine posés sur le ponton que l'on s'y sent déjà très bien.


Le cadre est féérique, mélange de carte postale et de sentiment d'éloignement. En fin de journée, des tortues viennent grignoter des feuilles de palmiers et l'activité du village de Derawan plonge dans la quiétude du soir, moments d'échanges et de repos bien mérité.




Le ciel et la mer se noient ensemble dans l'ombre tranquille de la nuit. Les derniers reflets et tâches de lumières disparaissent pour laisser la place aux songes nocturnes.

Le jour levé, après une bonne nuit de repos, il est temps d'aller explorer un peu ce banc de sable au milieu de la mer.
Les îles de Derawan, "Kepulauan Derawan" en indonésien forment un archipel de 31 îles. L'île de Derawan, 45 hectares environ, est l'une des seules a être peuplée en un seul et même village.

Naturellement la pêche est l'occupation principale et le poisson la ressource alimentaire majeure. Les plats préparés sont d'ailleurs très bons. Ceux qui n'aiment ni le riz, ni le poisson, s'abstenir !
Le tour de l'île nous permet de rencontrer quelques animaux, insectes, crustacés, coléoptères et oiseaux, mais le grand intérêt de la biodiversité locale se trouve sous l'eau.

Défaut professionnel, nous ne pouvons que relever les points négatifs du développement des hommes sur l'environnement.

D'abord, l'accroissement du nombre de bateaux à moteur et le fait qu'ils naviguent souvent à plein gaz près des côtes, présente un risque croissant pour la faune marine. Les Tortues vertes ou hawksbills sont fréquemment victimes des hélices des "speed boats".
D'autre part, des constructions en dur réalisées trop proches de la mer sont victimes de l'érosion des vagues qui modifie également le trait de côte avec d'autres impacts plus critiques.
L'un des bouts de l'île appartiendrait à la famille de l'ancien président indonésien Soeharto et le complexe hôtelier aurait été développé pour célébrer sa visite sur l'île. Mais il n'y serait jamais venu et le complexe vide et délabré illustre la démesure et la corruption d'un pouvoir obsolète.

Soulignons également des points positifs, comme l'installation toute récente de ces panneaux photovoltaïques qui permettent à la petite île d'avoir de l'électricité toute la journée et qui remplacent les générateurs thermiques bruyants et gourmands.

Les habitants de Derawan sont très attachants et si les motifs ne manquent pas pour se rendre sur cette île, ils pourraient être l'une des raisons principales à notre envie de découverte.

Ils sont au croisement de plusieurs peuples de pêcheurs navigants dans la mer des Célèbes : Les Bajaux venus de l'ouest, les Bogis venus de l'est et même des descendants japonais venus du nord, etc. Ce peuplement progressif marque notamment la sédentarisation des peuples nomades des mers. Les Bajaux aussi appelé les "Gipzy des mers", sont les derniers hommes libres. Navigant avec la force du vent, des courants et des marées, ils ont pendant des milliers d'années évolués au gré des éléments dans cette zone du globe en vivant en permanence sur leur embarcation familiale. Sans pays de naissance ni nationalité, ce groupe ethnique atypique est contraint de s'établir sur une terre sous la pression des états qui établissent et protègent leurs frontières de façon formelle.


La modernité et le progrès matériel sautent les générations à une vitesse incroyable ;-)

D'un point de vue culturel, nos rencontres sont très surprenantes et empreintes d'une curiosité mutuelle.

Le savoir traditionnel de cette communauté s'exprime à tous les niveaux. Qu'il s'agisse des arts et de la musique mais aussi de l'artisanat. A l'instar de cet homme qui construit une embarcation sans l'utilisation de clous ni de colle chimique.

Juste la fierté du travail bien fait !


On en profite pour faire un petit volley ball de rue, avec des enfants et Jacques, un retraité français qui forme avec Michèle, Serge, Colette et un petit groupe d'amis du sud-ouest le clan d'étrangers de Derawan ;-)


La nuit tombe dans l'unique rue de l'île et l'humeur est à la fête. Il y a un mariage ce soir et comme le veut la tradition tout le monde est invité et de la nourriture est offerte à chacun. Nous y sommes conviés et profitons de l'occasion pour essayer de comprendre le visage de marbre de ceux pour qui c'est sensé être le plus beau jour de leur vie.

Chaque société a ses mystères, ses obligations sociales et ses convenances. Le jeune couple changera 4 fois de tenues au cours de la soirée et ne laissera pas échapper de sourire franc, comme le veut leur tradition. Le coût d'un mariage en Indonésie est exorbitant au regard notamment des revenus et des conditions de vie du quotidien. Le soutien des parents est indispensable et les apparences sont fondamentales pour que chacun puisse apprécier le statut des mariés et de leur famille.
Des lois législatives ont toutefois été mises en place afin d'interdire le sacrifice d'animaux lors des grandes occasions, notamment les décès. En s'opposant ainsi à la tradition et aux règles ancestrales des croyances, le gouvernement aide de nombreuses familles à ne pas céder à la pression sociale et se mettre dans des situations de détresse et d'endettement économique insurmontables.

Nos mariés de glace fondent doucement sous leurs vêtements de parade et la moiteur d'une soirée tropicale.

La richesse marine des archipels de Derawan est incroyable. Plus de 250 espèces de coraux ont été répertoriés ainsi que de nombreux coquillages géants.

Les tortues vertes sont nombreuses et leur présence est un spectacle perpétuel.

La qualité de l'eau est appréciable. L'exploitation des ressources marines mais aussi la pollution croissante venant des îles peuplées et de la côte de Kalimantan ainsi que du trafic maritime dégrade ce milieu jusqu'alors préservé.

Si les coraux que nous avons choisis de montrer sont simplement magnifiques, il faut savoir malheureusement que dans certaines zones ils ont été dévastés par la pêche à la dynamite ou chimique. Il est d'ailleurs incroyable d'apprendre que ces pratiques ont notamment lieu dans des zones déclarées réserves naturelles avec la malveillance des gardes employés à les protéger.
Isolés sur un banc de terre et sa barrière de corail, ces gardes, mal payés et mal éduqués se laissent corrompre et agissent de connivence avec certains pêcheurs non scrupuleux.
Cette triste réalité nous indique que la seule définition d'une zone protégée ne suffit pas. Encore faut-il avoir les moyens de la contrôler et la gérer convenablement. Ce type d'exemple est relativement fréquent et le résultat sur la perte de la biodiversité est parfois pire que si la zone n'était pas classée comme une réserve.

L'on y retrouve une grande quantité d'espèces de Nudibranches colorés.




Ainsi que différentes espèces de poissons et crustacés, comme ci-dessus une crevette transparente ou ci-dessous une raie pastenague à points bleus.


Ci-dessus un poisson crocodile juvénile et ci-dessous une murène flocon de neige (Echidna nebulosa).


Ci-dessus une belle rascasse volante.

étoile des mers (ci-dessus : Culcita et ci-dessous: Protoreaster nodosus), oursins...


Une fois pêchées, dans l'attente du passage d'un gros bateau acheteur, les pêcheurs stockent leurs prises dans ce type de construction. Il s'agit de poissons comme le Napoléon ou le Mérou à destination des marchés internationaux. Le nombre est croissant à l'image des "Bajans", plateformes en bambous pour pêcher la nuit au filet suspendu. Serge nous raconte qu'une étude récente avait estimé que pour maintenir un stock de poisson satisfaisant dans la zone il en faudrait 150 au maximum alors qu'il en avait été compté 500.

En se rendant en bateau sur les îles avoisinantes, Sangalaki et Kakaban nous sommes empreints de sentiments différents.

L'émerveillement d'abord à Kakaban en observant dans un lac d'eau de mer une multitude de méduses non urticantes. C'est un paysage aquatique à couper le souffle. 5 types de méduses cohabitent dans cet espace fermé et leur origine ainsi que leur évolution semblent encore être un mystère scientifique.




D'autre part, les racines des arbres de la mangrove bordant le lac sont colonisées par des coraux, mousses et algues de couleurs incroyablement vives. C'est absolument unique et magnifique.

Après l'émerveillement de pareilles beautés, le deuxième sentiment qui nous habite est empreint de tristesse. Autour de Sangalaki nous avons observé du corail détruit sur les centaines de mètres ce qui rend le fond blanc et gris, vide de vie. Comme nous l'expliquions préalablement, c'est le fruit de certains comportements irresponsables et de l'avidité d'un enrichissement personnel. Ce lieu réputé également pour accueillir de nombreuses raies Manta, connait une diminution de leur fréquentation.
Les personnes que nous avons rencontrées à Derawan témoignent de ces changements drastiques mais aussi de l'accroissement démographique et touristique dans cette zone. Ces changements semblent inéluctables et les risques environnementaux de plus en plus importants. Aussi, au moment d'écrire ce blog, nous hésitons sur quelle information donner. Participer à la notoriété de ce petit paradis c'est peut-être aussi le condamner.
Mais nous croyons à l'information, au partage des connaissances comme des valeurs vertueuses pour un meilleur respect. Aussi, de conclure, oui il y a dans Derawan comme un petit paradis originel qu'il faut préserver ! Il faut aider ses habitants, descendants d'une longue lignée d'hommes libres à protéger et conserver une richesse environnementale qui nous appartient à tous !

Le moment de la séparation est toujours difficile, plein d'émotion et d'amitié.

En route pour quelques heures de vedette afin de rejoindre la civilisation, les commerces et la ville, Tarakan nous voilà !

Actions Biodiversité, dans l'archipel de Derawan, nord-est Kalimantan,
du 31 mars au 4 avril 2011
Une pensée bien amicale à Serge, Collette, Jacques, Michèle, Guy, Maité,
Jean-Claude et sa femme.